« C’est tout ce que nous pouvons transmettre, notre propre expérience »

Publié le 12 décembre 2011 | Pas de commentaire

Notes et remarques suite à l’article de Patrick Chamoiseau intitulé « Frantz Fanon, côté sève », Le Monde, 11 et 12 décembre 2011

 

Patrick Chamoiseau écrit : « je ne crois pas aux vérités de lecture et d’interprétation, je crois à la richesse des « expériences », en ce que l’expérience déserte toute vérité, laquelle ne fait que figer les choses en dehors du réel. L’expérience personnelle nous instruit des tremblements d’une conscience individuelle : une conscience solitaire (mais solidaire) qui cherche sa voie dans l’imprévisible et l’impensable du monde. C’est tout ce que nous pouvons transmettre : notre propre expérience ».

Deux remarques. La première : l’avantage donné par Patrick Chamoiseau à l’expérience sur la vérité. La seconde : ce que nous avons à transmettre, ce que nous pouvons transmettre, c’est avant toute chose de l’expérience, notre expérience, nos expériences dans leur forme singulière et collective, et non pas des savoirs. Nos expériences sont uniques parce que ce sont les nôtres Le travail de transmission n’est pas, faut-il le rappeler, un simple travail d’exposition pédagogique, didactique ou autre. C’est un travail de cheminement avec quelqu’un vers un quelque chose, reste à préciser à chaque fois qui est ce quelqu’un et qu’elle est cette chose que l’on cherche à atteindre.

En quelques dix lignes, pas plus, Patrick Chamoiseau nous ouvre donc deux voies pour une réflexion fondamentale pour notre présent d’occidentaux, mais pas uniquement. La seule chose qui importe, ce sont nos expériences, individuelles et communautaires pourrait-on dire, nos expériences partagées avec les différents cercles. Elles sont nos vérités, et elles ont plus d’importance pour nous que les vérités discursives calées, fondées, confortées par des prétentions scientifiques. Tout aussi importante est la transmission, car la seule chose qui vaille transmission, c’est la transmission de nos expériences. Le reste, nous pouvons y accéder par toutes sortes de chemins, de traces, de tracés connus de tous, sous réserve que certains bien sûr ne s’amusent pas à dissimuler les traces pour garder l’accès aux sources de savoirs.

Ce texte de Patrick Chamoiseau appelle commentaire. Nous y reviendrons. Mais toujours au sein du même texte, et sur la fin de son exposition, l’auteur joue d’une opposition entre arbre généalogique et arbre relationnelle. L’arbre généalogique dit-il, « nous cantonne dans les branches et les feuilles d’une lignée intangible d’ancêtres, de transitions, de genèses, de cosmogonies. Il nous enracine de matière verticale dans nos terres natales. L’arbre relationnel, lui, nous aide à nous déployer par nos racines, les rhizomes, qui au gré de nos errances, ou de nos expériences, s’ajoutent les unes autres, se nouent entre elles, les unes avec les autres, ouvrant des routes vers plusieurs terres natales, plusieurs référencements, plusieurs alliances possibles. Le rhizome ajoute-t-il est l’instance d’un devenir incessant. Ainsi, l’arbre relationnel nous autorise à faire des choix, à nous construire avec les autres dans ce monde où la verticalité de nos histoires est sans cesse menacée. L’arbre relationnel dessinerait pour aujourd’hui et pour demain l’assemblage des espaces de vie possibles, appelés par nos choix ».

Ainsi donc, Patrick Chamoiseau nous invite à plusieurs réflexions aujourd’hui fondamentales : l’expérience, la transmission, et l’invention de nouvelles cartographies relationnelles qui diront mieux que tout autre, aujourd’hui et demain nos identités.

L’article de Patrick Chamoiseau intitulé « Frantz Fanon, côté sève », a été publié dans le journal Le Monde les dimanche 11 décembre et lundi 12 décembre 2011

Déshumanisation des rapports de travail et savoirs d’expérience

Publié le 12 avril 2011 | Pas de commentaire

 

Du texte de Richard Senett, Mensonge méritocratique publié par Le Monde le 10 et 11 avril 2011, je retiendrai l’idée suivante : « la société moderne produit une complexité matérielle qu’elle ne sait pas exploiter ». Idée qui reprend, modernise et commente le paradoxe de Burckhardt qui, pour sa part, mettait l’accent sur les effets d’une sophistication accrue des processus de production, et des conditions sociales d’exercice de la production, qui conduisait à un appauvrissement des relations sociales.

L’idée n’est pas nouvelle; la complexification des processus de production produit un effet de déshumanisation des rapports de travail. Ce qui est neuf, et qui attire notre attention, c’est que cette déshumanisation – produit de la mise en place de méga-machines, méso-machines, voire micro- machines organisationnelles et productives – écarte, de manière provisoire ou définitive, tous les savoirs d’expérience qui permettent aux opérateurs d’accompagner la conduite de ces organisations. En effet, pour des raisons liés aux contrôles, à la bonne gestion ou à la qualité, tous ces savoirs d’expérience, qui sont des savoirs d’ « isolats », sont bannis, condamnés, voire considérés par certains comme dangereux alors que ce sont eux qui tiennent en équilibre les organisations productives.

Ivan Illich, à sa manière, a attiré notre attention sur la déshumanisation. Il proposait, en réplique à cette civilisation destructrice, la création / re- création d’outils conviviaux (outils, pour Ivan Illich, veut dire aussi bien process technique qu’organisation) que nous pouvons maîtriser, avec lesquels nous pouvons nous identifier, qui sont notre création, qui nous enrichissent, qui favorisent notre autonomie, bref, le contraire de ces processus complexes et complexifiants qui déshumanisent le travail, la production, et conduisent certains opérateurs jusqu’à la dernière limite.

Tous les événements catastrophiques de ces dernières années – événements financiers, événements liés au forage pétrolier, événements survenus ces temps derniers au Japon – nous montrent que les régulations premières liées aux savoirs d’expérience, liées aux habitudes prises par les communautés de travail ont été bannies, écartées, et remplacées par des procédures de contrôle automatisées et traitées par des organisations non humaines, au mieux un dispositif informatique plus ou moins bien maîtrisé.

Cette négation des savoirs d’expérience est source de risques majeurs pour les communautés humaines.

Des « livres-humains » pour dire l’expérience

Publié le 18 janvier 2011 | Pas de commentaire

Il y a des expériences que seul le « vivant-humain-parlant » permet de restituer. Aucun média, aucun support ne peut « prendre la parole » à la place d’un homme ou d’une femme qui témoigne de sa vie, de son expérience, de son activité professionnelle, de ses passions, etc. Constat à la fois banal et étonnant. Banal car nous sommes tous d’accord pour dire que rien ne peut remplacer la communication directe avec celui qui a vécu une expérience. Étonnant parce que les perspectives ouvertes sont impressionnantes. Imaginons un instant ce que pourrait être une « banque de données » qui regrouperait et classerait par thèmes les expériences et témoignages d’une ou de plusieurs communautés humaines.

À notre grande surprise, la bibliothèque de Toronto au Canada a mis en place une initiative de ce type. Elle a choisi de permettre à des « livres humains », ou des « humains livresques » comme on voudra, de raconter l’histoire de leur vie d’immigrant, d’handicapé, de journaliste… Les utilisateurs viennent donc emprunter un « livre vivant », un « livre humain », avec lequel ils ont la possibilité de passer 30 min pour écouter le récit de son expérience ou engager un dialogue avec lui.

Cette initiative originale nous donne à réfléchir sur les limites de la mise à disposition des savoirs d’expérience. Grâce aux nouveaux médias, nous avons imaginé toutes sortes de supports tels que les fichiers son, les images, les vidéos, etc. Mais il existe un point limite où seul celui qui a vécu l’expérience est en mesure de la raconter et de la partager. On peut même penser, ce qui constitue un autre point limite, que si quelqu’un veut vraiment accéder à une expérience, la partager avec celui qui l’a vécue, il faut qu’il soit associé directement ou indirectement à la continuité de ladite expérience. En clair, il faut aller sur le terrain avec celui qui a vécu et continue de vivre l’expérience.

Tout cela peut paraître complexe et difficile à organiser. Pourtant, les moyens numériques dont nous disposons aujourd’hui nous permettent d’une part de bâtir des systèmes de ressources de « personnes expériences » et d’autre part, de favoriser l’accès à ces « personnes ressources ». Sans oublier que nous disposons d’un capital savoir énorme (savoir-faire et savoirs d’expérience) qui est celui des ethnologues et des anthropologues.

Alors à quand cette vaste bibliothèque qui enregistrerait les savoirs d’expérience des hommes de métiers et organiserait leur expression en direct ?

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